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Ferments et obésité : que dit la science?

Une tribune co-signée par 4 scientifiques reconnus dans le domaine des probiotiques

Publié le 10/06/2012

Nous, Pr. Jean-Louis Bresson*, Dr. Jean Fioramonti*, Dr Gérard Corthier* et Dr Robert Ducluzeau*, cosignons cette tribune afin de rétablir la vérité scientifique autour de la publication de Million M et al.(1) parue dans la revue Microbial Pathogenesisen mai dernier.

Nous assistons ces derniers jours à une multiplication des articles sur un lien supposé entre la consommation de probiotiques et l'obésité, allant jusqu'à une remise en cause de l'intérêt des produits laitiers pour la santé humaine. Des amalgames malheureux et des raccourcis trompeurs sont à l'origine de ces articles. Il est nécessaire et urgent de combattre les fausses rumeurs qui touchent à un champ de recherche aussi prometteur pour la santé humaine.

Depuis plusieurs années, des amalgames sont faits dans les média entre les études chez l'homme et les études chez l'animal, entre les études portant sur des probiotiques utilisés pour améliorer la croissance des animaux d'élevage et celles sur des probiotiques utilisés dans les produits laitiers. Ces amalgames peuvent être compréhensibles au vu de la complexité de la recherche dans ce domaine. Néanmoins, la communauté internationale est catégorique aujourd'hui : rien ne permet de conclure à un lien entre obésité et probiotiques. Les scientifiques internationaux les plus renommés dans ce domaine, regroupés au sein de l'Association Scientifique Internationale pour les Probiotiques et les Prébiotiques (ISAPP), ont conclu à cette absence de lien après une analyse approfondie de la littérature dès 2009.

Analyse critique de l'article paru dans la revue Microbial Pathogenesis, mai 2012 : ne confondons pas « croissance en bonne santé » et « obésité »

L'origine des articles parus ces derniers jours est la parution fin mai d'une méta-analyse(2) intitulée « Méta-analyse comparative des effets des espèces de lactobacilles sur la prise de poids chez l'homme et l'animal ». Elle a conclu à une association entre la consommation de certaines souches de probiotiques et une prise de poids. La prise de poids ne signifie pas obligatoirement une augmentation de la masse grasse : en particulier chez ces animaux en croissance (poulets, porcs), il s'agit surtout de muscles et d'os, pas de graisse.

En réalité, cette méta-analyse montre que :

  • Certaines souches de Lactobacilles ont des effets anti-obésité, chez des sujets minces ou en surpoids (six études chez l'animal, une étude chez l'homme).
  •  Les probiotiques utilisés par des éleveurs de volailles ou autres animaux d'élevage favorisent la croissance des animaux et non l'augmentation de leur masse grasse. Concernant l'espèce L. ingluviei, qui fait l'objet de plusieurs études traitées dans la méta-analyse, elle ne figure pas dans la liste des espèces autorisées en Europe pour l'alimentation animale.
  •  Chez l'animal, le probiotique L. acidophilus a des effets différents selon l'espèce à qui il est donné : 4 études sur 11 rapportent un gain de poids (qui correspond, là encore, à une meilleure croissance et non un gain de masse grasse), les 7 autres études ne montrant aucune influence du probiotique sur le gain de poids.
  •  Chez l'homme, les 2 seules études considérées dans la méta-analyse suggèrent que le probiotique L. acidophilus a des effets différents selon qu'il est consommé par des adultes ou des nourrissons : chez l'adulte, les variations de poids sont qualifiées de « négligeables » par les auteurs de l'étude. L'étude faite chez le nourrisson, qui date de 1952, comporte trop de biais pour être interprétable, comme l'auteur l'indique lui-même. Conclure des seuls résultats de cette étude que L. acidophilus serait un facteur favorisant l'obésité reviendrait à postuler que l'allaitement maternel favorise l'obésité des enfants...
  • Par ailleurs, les auteurs de la méta-analyse ignorent de nombreuses études portant sur l'impact de L. acidophilus sur le métabolisme humain, qui concluent à l'absence d'effet sur la prise de poids, voire à une perte de poids.

La consommation de laits fermentés et de yaourt ne fait pas grossir

Le yaourt fait l'objet en France d'une définition très précise quant aux bactéries qu'il contient : il s'agit exclusivement des espèces Streptococcus thermophilus et Lactobacillus bulgaricus. Ces bactéries, utilisées depuis des milliers d'années par l'homme dans les processus de fermentation du lait, n'ont jamais été mises en cause par des études scientifiques sur un quelconque lien avec une prise de poids.

Au contraire, des travaux récents montrent un rôle bénéfique des probiotiques sur la prévention de l'obésité :

  • Une étude(3) finlandaise présentée au 17e Congrès Européen sur l'Obésité en mai 2009 montre sur 256 femmes que la prise d'une combinaison de probiotiques pendant la grossesse diminue significativement l'apparition d'obésité abdominale un an après l'accouchement.
  • Une autre étude(4) montre que les bébés qui possèdent un nombre élevé de bifidobactéries dans leur microbiote intestinal (de la naissance à 12 mois) sont moins nombreux agrave; devenir obèses à l'âge de 7 ans.

Les produits laitiers participent à un meilleur équilibre alimentaire

La consommation de 3 à 4 produits laitiers est un des repères de consommation du Programme National Nutrition Santé. Les produits laitiers fermentés représentent une famille de produits très variés, ancrée dans la culture alimentaire française. Ils regroupent les yaourts, les fromages, les petits suisses... Ils sont une source de plaisir alimentaire importante, tout en apportant des nutriments essentiels à notre santé. Il nous semble important de le rappeler ici, car l'équilibre alimentaire est un facteur majeur de bonne santé tout au long de la vie.

La recherche sur les probiotiques et le microbiote porte de nombreux espoirs pour la santé humaine

Les produits laitiers fermentés comme le yaourt, les fromages ou les laits fermentés contiennent des bactéries aux propriétés bénéfiques utilisées depuis des centaines, voire des milliers d'années. Ces bactéries sont l'objet d'études scientifiques depuis le début du 20ème siècle.

Depuis 20 ans et l'amélioration des techniques de recherche scientifiques, le nombre d'études sur les probiotiques ne cesse d'augmenter. Les études scientifiques sont particulièrement prometteuses sur l'influence positive des probiotiques sur le système immunitaire et le système digestif, et les champs de recherche s'élargissent en permanence.

Nous devons prendre le temps de l'analyse et favoriser le partage de nos questionnements avec nos confrères. La diffusion d'informations alarmistes et erronées, ou au contraire trop élogieuses, peut conduire à des comportements alimentaires à risque, l'éviction ou la surconsommation de catégories d'aliments importants pour notre équilibre, pas seulement sur le plan nutritionnel.


Jean-Louis Bresson, Professeur des Universités, Praticien hospitalier, Ancien Directeur du Centre d'investigation clinique (CIC) de l'Hôpital Necker enfants malades.

Dr. Jean Fioramonti, Directeur de recherche à l'Institut national de la recherche agronomique, Toulouse, Chef de Département Alimentation Humaine (AlimH) par interim.

Dr Gérard Corthier, Directeur de recherche honoraire à l'Institut national de la recherche agronomique, Jouy-en-Josas, Ancien Directeur de l'Unité d'Écologie et de Physiologie du Système Digestif, Coordinateur et co-auteur de l'ouvrage Bonnes Bactéries et bonne santé – Edition QUAE, 2011

Dr Robert Ducluzeau, Directeur de recherche honoraire à l'Institut national de la recherche agronomique, Jouy-en-Josas – Membre de l'Académie d'agriculture.

Ces experts contribuent à la Mission Scientifique Syndifrais/Cniel, chargée d'étudier les bénéfices nutrition/santé des micro-organismes d'intérêt laitier.


(1) Million M et al., 2012. Microb Pathog.53(2):100-108
(2) Une méta-analyse est une démarche statistique combinant les résultats d'une série d'études indépendantes sélectionnées selon certains critères sur un sujet de recherche. La méta-analyse permet une analyse plus précise des données par l'augmentation du nombre de cas étudiés et a pour objectif de tirer une conclusion globale.
(3Laitinen K et al., 2009. Obesity Facts 2(S2):1–256 [T1:RS1.3]
(4) Kaliomaki et al., 2008. Am J Clin Nutr 87(3):534-538.